Jean-Louis COLONNA CESARI
La Croix du Mont
Préface
Malgré l'absence de papiers de famille, les sources récoltées m’ont permis une étude approfondie de la vie du Comte Jean-Pasquin Laroque, descendant des nobles De Freysnet de Valmy.
En plus des Mémoires glanées auprès des contemporains par mes enquêtes, c’est aux archives du Service historique de l'armée d’Angleterre que j’ai puisé les documents les plus exploitables, et principalement, dans la correspondance qu'entretint Edouard de Woodstock, le Prince Noir avec son père le roi Edouard III.
Il s'agit là d'un repère essentiel pour la compréhension du personnage principale de l’ouvrage sur lequel s’exerçait au quotidien le commandement intransigeant de madame la Comtesse Anne-Laure, née Escoube.
Enfin, les lettres échangées entre Edouard de Woodstock et la comtesse De Freysnet de Valmy ont constitué un apport intéressant.
-Madame, surveillez donc dés ce jour l’excès de votre emprise pour éviter que votre mari ne réclame en soutien l’aide d’un Prince Noir…
Préface de l’auteur.
Les acteurs :
Monsieur, Le Comte Jean-Pasquin Laroque-Freysnet, descendant des Freysnet de Valmy
Les truites qu’il pêchait au creux de sa Nivelle
Madame, la Comtesse Anne-Laure, née Escoube, notaire de son état. Cavalière invétérée.
Leur fille Anne Sophie, épouse De Montparsy de Caumanon sans profession.
Le gendre Luc-Edouard De Montparsy de Caumanon, Gérant de l’étude notariale Laroque-Freysnet.
le Prince Noir, preux chevalier, Prince d’Aquitaine et fils ainé d’Edouard III roi d’Angleterre.
Hortense, fille du camelot charlatan
Monsieur Gérard Dufay, son charlatan de père.
Monsieur Marc Dutrouy, inspecteur de police.
Roxanne, une élégante jument pure anglaise
Le maire de Sainte Croix du Mont, Monsieur Lapaty
les vignobles et le vigneron du château des Tastelles
Le châtelain de Saint Macaire, ancestral ennemis
Etienne, l’efficace palefrenier
Moi-même, le conteur, de mon prénom Louis, embauché comme en vaillant chauffeur, factotum de Monsieur.
Marianne, la vieille domestique de Madame
Augustine la cuisinière
Sauveur le majordome, d’origine italienne.
Je voudrais vous conter l’histoire de feu le Comte Jean-Pasquin Laroque-Freysnet, descendant des nobles Freysnet de Valmy.
Issu d’une lignée de haute noblesse, dominante sur ses terres et alliée des anglais et de son Prince Noir, preux chevalier, Prince d’Aquitaine, le « Boy », fils ainé d’Edouard III roi d’Angleterre.
Je dois vous faire un court mémoire du parcours du « Boy » durant la guerre de Cent Ans. En 1355, son père Edouard III, le roi de l’Angleterre, l’expédie sur le continent pour y protéger les possessions anglaises, en Aquitaine contre les français et leur roi Jean II « le bon ».
Il sera, dés lors, un guerrier, avide de victoires qui aimera partout guerroyer, tant pour la gloire que pour amasser d’énormes butins, pour son propre compte. Il a constitué, pour ce faire, une armée plutôt disparate, composée de Gallois, d'Irlandais, de Flamands, d'Artésiens, d'Allemands et de Gascons auxquels il promettait de pouvoir s’enrichir tout en menant bataille, chacun pour soi et tout pour lui.
Ils pillèrent et s’emparèrent, tout de go, des immenses richesses des nobles habitants dans les régions conquises. Sauf dans tous ceux-là, le Vieux comte Jacques Freysnet de Valmy et son épouse Claire qui eurent le privilège d’être choisis comme notaires, comptables et gardiens des trésors récoltés.
Le « Boy » est sanguinaire, surtout envers les femmes dont il ne peut sentir qu’elles veuillent affronter et soumettre son espèce en ordonnant à l’homme d’être le dominé et elles dominantes, ne fut-ce qu’en ménage ou plus encore au lit, alors qu’en apparence, lors des dîners princiers, elles se montrent asservies et très bien éduquées.
Il n’aura donc de cesse d’exprimer son pouvoir et sa force en faisant trucider l’égérie inflexible, des fois même sur la simple dénonciation d’un mari tyrannisé qui voulait un renfort, cherchant à s’émanciper de l’ordre des soumis.
Il décidera d’une chasse aux sorcières, aux femmes libertaires par trop suprémacistes, provoquant çà-et-là les femelles en rutaille pour tester dans l’émoi les dires de leurs contrits.
Une face cachée de ce grand personnage qui avait du souffrir dans sa plus tendre enfance de l’emprise drastique d’une femme de charge qui voulait le soumettre au rang des odalisques. Ou était-ce son père, ce bon vieux Roi Edouard qui avait, devant lui, subit les mêmes impositions d’un quelconque torchon !
La Comtesse, Madame Anne-Laure, née Escoube, notaire de son état, à confié son étude à son gendre, Monsieur Luc-Edouard De Montparsy, époux fidèle de Anne-Sophie, l’héritière Laroque-Freysnet. Encore un Edouard qui s’inscrit dans le nombre, ne serait-ce pas là un signe du destin ou d’une renaissance ?
L’étude venait des ancêtres Laroque-Freysnet qui déjà, pour le Prince, géraient comme comptables tous les édits, les billets, les acres et les bâtis, les droits, les portefeuilles, les pièces et les écus et autant de trésors, taisant à Edouard III que tous ces parchemins au bas d’une rubrique faisaient du fils du roi un riche prétendant.
Las, jamais le Prince-Noir ne pu avouer à son père qu’il avait amassé cet or à son insu, pendant que son Bon Roi finançait ses batailles en assurant la solde militaire de tous ses va-t-en-guerre.
La chose resta donc secrète au sein des descendants des Laroque-Freysnet et seule la souche pure pourrait, jusqu’à nos jours, nous dire ce qu’il en est des acquis de l’anglais.
Monsieur le Comte, ne quittait son domaine qu’une fois l’an, pour un pèlerinage de grande tradition, il rejoignait en Val d’Orge la ville de Brétigny pour y commémorer son fabuleux traité.
Il prenait, bien en secret, fait et cause pour le terrible Prince Noir dont il connaissait tout de sa philosophie, il voulait être son condisciple, en faire son mentor.
Qu’était-il, finalement, autre que l’héritier ? Ce jour anniversaire était, pour chaque année, la seule démonstration de son attachement aux fastueuses cérémonies du monde extérieur.
Il ne voulait être noble que par sa terre, son Château des Tastelles, son domaine, son « coffre fort » comme il aimait à dire, plaisantant sur le fait qu’il était, en ses murs, très en sécurité…
Est-ce là une image amusante ou une provocante émanation d’un secret bien gardé par toute une lignée ?
S’il ne s’aère jamais plus qu’un jour dehors de son domaine et s’il se complait tant d’errer en soliloque, c’est qu’il est sans doute investi d’une mission antique.
Serait-il le gardien hermétique des dessous d’une carte qui nous enfouirait, dans quelques souterrains, l’eldorado, le capital qui de butin d’un Prince devint son patrimoine ?
Il y avait sans doute une anguille sous roche pour que ce Prince avide préserve ce château, était-il amoureux de la charmante Claire ou portait-elle le fils dont il était le père.
Le bruit couru, alors, jusque dans l’Angleterre, car le Comte était vieux et ne pouvait plus faire, lors qu’un jeune sang bleu savait tout pénétrer sans fléchir jamais.
Monsieur le Comte Jean-Pasquin avait la passion de la truite qu’il pêchait au creux de sa Nivelle, à la mouche, à la main, ou même à la grenade, quoique depuis l’installation de nouveaux locataires dans la gentilhommière du fond du parc, une famille parisienne très silencieuse ou peut-être secrète, il n’osait plus fulgurer ce bruit sournois qui lui rapportait pourtant une bonne brouettée de grisettes aux ventres plats, sonnés par le gong.
Non pas qu’il aimait plus que tout ce poisson, mais la raison était de le faire vendre au marché du village par le biais d’un marchand ambulant dont il prisait la fille.
Gêné par ce voisin locataire qui avait obtenu son bail par la seule volonté de Madame, excessive gestionnaire, qui voulait soit disant exploiter en finance tous les mètres bâtis, creusant même une entrée dérobée dans le mur d’enceinte pour que ces impétrants puissent mieux se garer.
Gêné, disais-je, Monsieur le Comte l’était, car les poissons péchés lui manquaient au prétexte à retrouver sa belle, quand son père, un marchand grippe-sou surveillait la pesée…
Dorénavant, les journées de Monsieur le Comte se divisaient en deux, d’égales importances à ses yeux, le moment du réveil, très tôt en fin de nuit, pour jouir d’un adultère savamment organisé, et ses heures passées au bord de sa rivière, conversant à lui-même de tout ce qui lui plait, le tout harmonisé d’un pèche à la mouche, lors des belles journées.
Il n’incluait pas, dans son appréciation, les courtes nuits durant lesquelles il buvait le calice d’une épouse, imbue de volontés, qui changeait de diatribe sans jamais avertir, soit un réquisitoire sur le registre des poussières qu’elle avait remarquées au cours de sa journée sophistiquée, soit une charge libertine à l’obscénité contrastante avec la rigueur, avec l’austérité, comme avec l’inclémence rigide de Madame pour ses gens de maison.
Madame ordonnait souvent aux serviteurs une tache, à lui faire sur l’heure, sans donner forcément au valet un moyen évident de concorder à la demande, juste pour affirmer son pouvoir suprême, et se montrant dépitée du non-agissement, elle passait son courroux en fouettant trois fois, le pauvre, sur son bas.
-Vous aurez aussi un débit sur les sous que je place pour vous en faire gagner, sans pour autant sentir dans vos façons de faire que vous êtes enclin à bien me remercier !
Et Zan et Zan et Zan, trois coups sur le derrière !
-Ainsi vous oublierez de vouloir vous poser ! Allez ! Exécutez ou vous en aurez d’autres et j’userai, en plus, d’une trique de cuir, celle de mon cheval que je fais obéir à ma botte, alors vous, pensez donc, quand vous aurez gouté !
Monsieur se devait d’accepter l’alternance aux ébats et, dans la pleine action, Madame pouvait aussi bien se mettre à débiter autant de beuglements aux couleurs impudiques que de froides exigences en administration pour, dés le lendemain, devoir être obéie. Il est même arrivé à Monsieur d’être désarçonné lors d’une cavalcade, juste dans l’intérêt de l’œil de Madame qui avait repéré un orfroi déplacé.
Il se souvient aussi de la nuit de ses noces quand tout à son affaire il astiquait son bout pour présenter l’objet brillant au ministère, et qu’il fut dépité au moment important de trouver la notaire plongée dans son contrat.
Le mariage avait pris pour Madame la valeur du traité qu’elle avait du signer, obligée à ce faire par la loi familiale que de toujours les Laroque-Freysnet appliquaient, ce depuis les Cent-ans.
-Nul homme descendant du sang de la famille ne pourra épouser sans y faire un contrat abstrayant les débarquants des fortunes acquises par la lignée nobiliaire des Laroque-Freysnet !
Un outil, malgré lui, doit toujours servir pour ne pas se trouver inutile, finir tout vermoulu ou s’écrouler de rouille.
Monsieur le Comte s’entretint donc à sa manière, mais prétextait souvent, lors du premier sommeil, la fatigue du jour pour conserver jusqu’à l’aube quelque vigueur à déverser, petit-matin, sur le lit défoncé de la chambre de bonne. .
Réactif et rusé devant les coups du sort, monsieur avait, pour combler son manque de poisson, fait ajouté la poissonnière au nombre des gens de maison. Celle-ci fut logé en soupente du bâtit principal.
Hortense, son Hortense, un réveil matin, bien avant le grabuge des consignes de Madame aux gens de la maison et du ballet chorégraphique des ménagères d’argent qui servaient sous l’alcôve le thé et les croissants.
Le Comte se pliait néanmoins au cérémonial de la première table car la faim le prenait après les quelques instants qu’il avait apprécié au cœur du pigeonnier où toujours bucolique il contait les fleurettes à sa jolie Hortense, l’Amour ancillaire qu’il avait si finement su faire enrôler.
Plus d’odeur de marée pour y troubler l’eau de lavande sur le très fin velours de la charmante peau. Il aimait a baiser la discrète brunette, la fille du maraicher, du camelot, du marchand de remèdes qui se vantait partout de soigner tous les maux et toutes les misères avec un antidote de sa composition.
Il exploitait sa fille qui se devait, d’un sourire charmeur, de souligner aux passants toute l’efficacité des émulsions et des clystères dont, en réalité, seule la couleur variait suivant le composant sirotique qui teintait les fameux placebos…
Madame réclamait, depuis quelque temps, une plus jeune chambrière pour être en concordance avec son miroir, ne pouvant plus souffrir de voir derrière elle, pour donner la peignée, un visage flétri ou des mains trop usées.
Je du au Comte un petit coup de pouce et moi-même présenter la soubrette à Madame, légitimant ainsi Monsieur de n’avoir rien organisé, et ipso par ce simple constat elle fut mobilisée dés les préliminaires.
Madame congédia sur l’heure sa vieille camériste, en songeant aux beaux jours qui pouvaient arriver, quand elle pourra dresser la jeune domestique à toujours accepter de servir son envie.
–Allez-vous en Marianne, vous n’êtes plus à l’heure !
La cravache de cuir pourrait bien se tremper sur le dos du service ou d’une punition. Hortense allait subir le joug de la Comtesse.
Les hanches arrondies de mademoiselle Hortense, galbées par sa jeunesse et cambrées par ses reins, ne ressentaient jamais la marque cinglante des injustes colères car elle s’enduisait d’un onguent de son père, spécialement conçu par le bougre exploiteur, à base d’arnica et d’une huile essentielle de fleurs immortelles.
Chaque semaine, monsieur Dufay, son père, le charlatan, venait apporter à sa fille des litres de potions pour qu’elle se préserve, il tenait à garantir ses investissements. Il prenait, en retour, la solde hebdomadaire que Monsieur versait à sa belle en rémunération, en plus, bien entendu, de ses émoluments que madame gérait par de bons placements.
-N’était-elle pas logé et nourrie, elle n’a besoin de rien !
C’était, là, l’argument qui promettait toujours un peu plus de fortune, tout en rivant ses gens à l’asservissement.
Hortense courageuse à l’ouvrage, faisait tout pour esquiver les trois coups de la promise bastonnade en devançant maligne les vœux de sa gouverne, mais Madame l’usait avec sa rigueur pour donner souvenance des simples conditions.
Elle donnait de son chanvre et ses gens recevaient pour entendre à la règle et à la soumission.
Hortense, dans sa tendresse, rendait fort à Monsieur ses profonds sentiments et pouvait, pour cela, accepter les amandes et subir de madame, quelque fut le moment, les ordres, les tracas et les déculottées.
Ne dit-on pas, de la nature humaine, qu’elle finit par aimer et gouter du poison comme d’un élixir quand fuir serait, pour elle, encore plus grand danger.
La notaire était donc très à cheval sur l’allégeance et défendait sa juridiction grâce au maintien de ces vassalités.
Madame était cavalière et chevauchait chaque matin sur les terres du domaine. Son parcours de chasse comme elle aimait à dire. Elle quittait notre rive en traversant le pont, puis de l’autre coté, d’un galop étonnant, elle fonçait vers le bois pour s’y perdre aux futées.
Elle y restait des heures, sans doute à trottiner ou à dresser l’animal sur un pré-carré-vert qu’elle avait exigé, tout au milieu du bois, à l’abri de tout regard. Avait-elle un secret dans sa monte? Il me faudra espionner un moment sa manière, peut-être aurais-je là quelque progrès à faire.
J’imaginais plutôt là un prétexte malin pour mirer un bon coup sur la gentilhommière, louée au fond du parc à l’anonyme parisien.
Tiens j’y pense, il est vrai que Madame avait fait ses études à Paris, son Droit qu’elle défendait en surveillant son gendre. Elle l’avait installé pour faire, à sa place, la gestion des acquêts des clients de l’étude des Laroque-Freysnet.
Y-avait-il relation entre leurs origines et cette location ?
Baste nous verrons bien, je m’en inquiéterai !
La Comtesse était, par-dessus tout, très attachée à ses écuries. Elle les voulait rangées, lavées, briquées devrais-je dire, bien mieux qu’une clinique pour que sa jument grise ne tache jamais son crin immaculé.
Et gare à l’hérésie de l’infime poussière sur Roxanne, sa monture, une élégante haquenée, quasi pontificale, pure anglaise qui jouait de ses charmes à chacun de ses gestes dans ses déplacements.
Madame exigeait, de son lad, qui se baisse en prosterne pour qu’elle puisse y monter, qu’il lui nettoie les pieds comme s’il les baisait, lui tienne l’étrier, la conduise à la bride, juste au bord de la piste, le temps de neuf pas pour dégrossir son amble.
Elle aurait pu la faire concourir, aisément l’emporter, tant elle était dans la classe, au passage comme au piaffé. Il me restait à voir sa latéralité, ses épaules en dedans et ses voltes au piaffé.
Madame était infatuée, vaniteuse de cette Rossinante, elle la couvait des yeux durant l’heure de l’étrille et des massages au gant prodigués par l’Etienne. Madame n’aura jamais porté tant d’attention ailleurs, fusse pour sa propre fille, Anne-Sophie, l’épouse de Luc-Edouard, son notaire de gendre.
Plus j’y réfléchissais, plus j’arrivais à croire que l’écurie n’était, dans l’ordre des passions, qu’un prétexte à pouvoir sortir du domaine avec un alibi que lui donnait Roxanne, et faisant de l’esbroufe pour bien cacher son jeu, afin que le mari n’y voie rien que du feu, elle tentait à l’excès d’en mettre plein les yeux.
S’il était, au retour, trop prés des écuries elle détournait d’un cri toute son attention, attirant son seigneur vers quelque autre tracas que de voir un détail qui l’aurait alerté. Je trouvais, pour mon compte, intrigant tout de même, que son parcours de chasse dure aussi longtemps, d’autant plus que étant cavalier par moi même, je jugeais sa jument bien sèche en arrivant.
Qu’allait-elle faire au bois, si ce n’est du cheval ?
Aimait-elle la nature au point de s’immerger, baste elle n’aimait pas l’eau, alors dans quel secret ? Dans quel incognito passait-elle ses journées ?
Je ferais une enquête précise là-dessus, pour informer Monsieur des actes en son domaine, ce saint homme m’avait plu, dés le premier regard, direct, franc, perçant, déterminé mais sans bravade, paternel je crois, cherchant même un appui, un allié dans sa vie que j’allais découvrir.
Il m’aida par l’embauche quand je n’avais plus rien, alors pour ce tuteur je veillerai au grain…
Le village de Sainte Croix du Mont, l’authentique cité médiévale, gérée de main de maitre par Monsieur Lapaty, dominait quelque peu les vignobles du château des Tastelles.
Le bourg était bâti sur le vallon d’en face, et dans le même jus que la vieille bâtisse des Laroque-Freysnet. Les villageois avaient acquis dés le XII cette réputation de conserver jalousement dans leurs caves les meilleurs crus de tout le bordelais.
La Gallia Christina n’en fit que des éloges et parla du seigneur De Freysnet de Valmy comme d’un érudit, doublé d’un fin gourmet, qui conviait à sa table les plus belles compagnes réunies par ses rabatteurs, et qu’il prêtait d’emblée aux officiers anglais pour les amadouer. Ainsi, à grand renfort d’un nectar mémorable, il venait vite à bout de leur autorité.
Peut-être est-ce ainsi que fut sauvée sa race et préservé son nom de toute soumission ! Les cent ans ont courus et rien n’avait changé au château des Tastelles.
Monsieur le comte, à mon embrigadage, me fit visiter son garage où je devais servir, son parc automobile qu’il fallait maintenir. Sous une immense grange qui servait pour le foin dans son quart, des piliers alignés séparaient les autos, d’un sulky délaissé.
Sur le mur du fond, accroché à la brique, un panneau supportait le poids de l’outillage. A sa droite, prenant toute une alcôve, un établi, prés d’une forge, mettait son enclume en valeur.
Tout cela me sembla bien inerte, il n’en usait jamais, rarement tout du moins, vu sa désinvolture à me faire tout connaitre, je pense que madame la Comtesse sera le plus souvent ma seule passagère.
L’entrée du parc était gardée par deux splendides statues-chiens, mi-lions, mi-bouddha, on dirait deux chiens corses, deux molosses, ceux de la papauté. Ils surveillent la grille comme deux gorgonés, ne craignant ni le froid, ni la soif ou la faim…
Le gravier crisse sous les roues de la vieille Daimler dans laquelle nous avons pris place, avec tout le cérémonial de la porte à ouvrir au noble passager. Je pilote cette relique pour le tour d’horizon.
L’allée est sous l’ombrage de plus de soixante arbres, tous très bien alignés, sans doute un héritage que feu Napoléon avait du vendre ou bien offrir au Prince des anglais, en gage de sa vie ou pour une insomnie.
Qui d’autre, que le Corse, avait cette manie des platanes, quelque soit la région ? Il en avait, dit-on, truffée l’Europe entière pour promouvoir la pépinière de l’un de ses cousins insulaires, unique, exclusif fournisseur, un Monsieur Christiani de la plaine de Péri, une vallée très cultivée du sud de son ile. Celui-ci voulu lui rendre, au titre des posthumes, tous les honneurs du à son rang en finançant le bronze de la statue hippodromique qui orne le parvis de la place impériale dans la ville d’Ajaccio
Tout cela créait l’ambiance, le passé s’exhibait devant nous, de grilles séculaires en arbre millénaires nous roulions dans l’histoire des Laroque-Freysnet.
La bordure des allées est précise, un éclairage discret surplombe le roulage mais, pour l’heure, il est éteint dans l’inutile car le jour est parfait. On n’imagine d’ailleurs pas qu’il puisse, une seule fois pleuvoir ou faire très noir sur ce parc tant il est net et beau, tant son gravier est blanc, jusqu’aux buissons ardents qui n’ont aucune épine et ses buis, volontairement tirebouchonnés pour annoncer la table, plantés aux quatre coins de la grande terrasse ombragée.
La route s’est élargie, faisant sa contre volte, elle dessert les édifices en abordant la dalle de pierre blanche où vont se parquer les visiteurs. Les rares encombrements sont le vétérinaire ou bien un ambulant qui feront leur tournée.
Les écuries tournent le dos au virage, sans doute pour éviter de la gêne ou les phares aux yeux des nobles animaux.
C’est un grand bâtiment, une énorme verrière recouvrant quelques boxes, pas plus d’une dizaine, pour seulement trois chevaux. La communication avec la grange à foin se fait par le garage, j’aurai donc le plaisir de rencontrer Etienne au cours de mes journées.
Son devoir consistait à maintenir en bonne forme toute la cavalerie, de graisser tous les jours les éléments de sellerie, de longer avant l’aube pour calmer les montures, au plus la Roxanne, la jument de Madame, puis Louxor, le magnifique, l’arabe de Monsieur que son gendre utilise et bien plus calmement Gazelle d’Anne-Sophie, la jument noire pangare, ayant pour origine une très bonne souche, un Ibrahim, selle français.
Remarquez, il est normal de trouver là cette Gazelle puisque les selles français descendent en droite ligne d’un beau pur-sang anglais, marié bien malgré lui, mais tout a son ouvrage, avec une jument très normande et sans doute plus polissonne encore. La famille de mademoiselle n’était-elle pas l’alliée du Prince des anglais, peut-être même plus à en croire les cancans.
La « Grand maison » comme notre maître se plait à la nommer se dispose sur trois niveaux de même taille auxquels ont été collées quatre tours carrées, très bien fendues pour gagner les batailles, pour user d’arquebuse ou bien l’huile jeter sur tous les assaillants.
Je trouve de nos jours la demeure un peu faible si le hasard devait le remettre aux dépends d’une grande bataille. Elle perdrait c’est certain tous son jus ou son sang dans un affrontement.
Je n’imagine pas que l’on ait pu guerroyer sur les esplanades, aux quatre faces, de ce palace accueillant.
Le parvis de devant, en haut d’un escalier déjà de belle taille, me rappelle quelque peu, à Toulouse, l’entrée du Caousou où prestigieux enfant de mon père, parmi tant de nobilités, je du faire mes études au son de l’exégèse.
La grande porte des Tastelles avait été changée, de facture plus moderne dans ses petits carreaux, sans doute pour donner bien plus de légèreté à cet ensemble qui n’aura plus recours à ses mâchicoulis.
Le majordome, qui répond prestement au timbre de Sauveur, un élégantissimo romain, se tient, en permanence, à portée de l’huis, au guichet, il est rivé au poste depuis la nuit des temps, son habit est épocale, si je peux me permettre un mot nouveau, je n’aurai pas pu dire de lui qu’il était « époqué » avec précision, car il était si vieux qu’aucune certitude, ni même après enquête approfondie, ne pourrait en affirmer son siècle d’origine.
La courbette de Sauveur était toute figée, son sourire, avaricieux, n’aura plus de réserve sous peu, tant il est presque éteint, ou bien est-ce pour cet emploi, cette tâche, le fin du fin qu’on lui aura requis tout au long de sa vie, son paroxysme, son nec-plus-ultra. L’absolu de sa non-présence.
Il faudra que j’adopte peut-être une attitude similaire pour être aussi longtemps que lui, à demeure au château de Tastelles.
Quelle majesté, quelle superbe, il avait gardé son donjon, bien plus haut, bien au centre, d’où l’on pouvait mirer jusqu’au fond du vallon et deviner aux confins, les tours du châtelain de Saint Macaire, terre des ennemis, terre du tiers-état, dont les premières lisières marqueront les limites de l’emprise De Freysnet.
L’automne fait son plein de feuilles mortes, elles s’étalent un peu aux bases des platanes et tente à leur manière d’exprimer leur saison, cachant les racines frileuses aux regards du temps, elles protègent du gel, par leur corps défendant, les arbres ennoblis.
Il est vrai que cela peut sembler faire pagaille mais la nature voudrait pouvoir se préserver, comment peut-elle faire si on la laisse nue devant le froid d’hiver, ce n’est pas l’élégance qui pourrait la sauver. Je vous accorde néanmoins que nous sommes en Automne, et qu’en cette saison la couche ne manque pas, mais si nous l’enlevons jusqu’au dernier feuillage, que restera-t-il donc par-dessus les ferments ?
La Comtesse, pour être très noble en cavalière, n’en est pas moins lassante de tocs ou de manies, elle chasse la poussière dans ses moindres recoins. Las, cela va de paire avec les grands principes de madame, sur lesquels elle sera, là aussi, bien plus qu’exigeante, d’un coup cinglant de stick dans le creux d’une main élégamment gantée.
-Elle arrive de son coin secret, elle va trouver un subterfuge, j’en suis certain…Voyons voir sa finesse, son entrechat !
La voici qui déboule, Roxanne, sa jument est au passage sur la piste sablée, elle fonce droit vers nous, elle semble décidée à livrer un message, un pli urgent, une dépêche, un ordre véhément, plus qu’une information. Elle stoppe sa monture aux pieds de son époux et lui déverse alors tout de go, sans ambages, point de salut en préambule, une liste de revendications, un manifeste indiscutable sur la saison qui nous apporte sa foultitude de raison d’être bien plus à râteler « sa piste » qu’a visiter « notre maison ».
Elle confie sa jument à Etienne, son efficace palefrenier qui s’efface discrètement, écartant la monture du débat qui s’installe, préservant en cela l’humeur et la sérénité du quadrupède innocent.
Monsieur, accaparé par les yeux colériques de madame en furie, ne pourra contempler, ni inspecter la bête et en être intrigué ou contrit par quelque découverte de son état bien trop parfait.
Parler de politesse ne se fait qu’entre nous, les gens simples !
Loin de concevoir notre gêne, Madame accapare aussitôt son mari qui docile suivra ses ordres, botte à botte, tentant, à notre égard, d’excuser de son éloignement par un discret hochement des épaules qui exprimera toute son impuissance à contenir la verve patricienne.
Son pas s’accélère pour venir à l’endroit où le sable est couvert d’un peu de feuillaison. Elle tend son bras de façon honorable, dans le raffinement d’une aristocratie épousée et, ma foi, bien apprise, la cravache pointée vers l’humus coupable, car, pour elle, les arbres ne doivent pas se dépouiller à l’importe, lorsqu’elle et sa jument usent encore de l’en-bas.
-« Comme toujours je me dois de vous le rappeler, la feuillure n’est appréciable que dans sa noblesse, quand elle descend si bas c’est qu’elle est feuille morte, alors compostez cher ami, faites en donc une poudrette pour engraisser ma roseraie, cela nous épargnera la gadoue, ni Roxanne ni moi ne supportons cet effeuillage»…
Hélas il faudra, chaque jour que Dieu fait, ratisser et bruler ou serrer la ceinture et oublier l’idée d’espérer un congé. Monsieur le Comte n’aura pas à nous mander à cet ouvrage car l’ordre est intimé avec pétulance et je comprenais bien quel était son émoi de blanchir ainsi sa nature, lui qui adorait tant se mettre, en homme seul, au profond des sous-bois.
Dans un monologue presque inaudible il me confiait souvent ses moroses pensées et ses épuisements à subir le poids de la belle noblesse. Il aurait tant aimé vivre au temps des croisés, quand la douche n’était rien d’autre que la pluie, conservée au donjon pour servir les étages et que par le frisson elle s’économisait tant la glace en surface lui donnait son climat.
-Que n’ais-je choisi de vivre au bord de l’eau, la Nivelle y est si belle, je la sens partisane populaire du pauvre que je suis !
Vous ne le savez pas encore mais c’est toujours comme çà, quand elle sort de sont lit pour balayer ses rives c’est parce qu’elle ne veut plus supporter notre gène.
-Ha ! Pêcheurs, si vous tenez encore à vos dames, ne confessez jamais vos angoisses aux poissons…
Monsieur le Comte adorait s’isoler, les pieds nus dans peu d’eau, et du bout d’une canne faire tourner une mouche pour cueillir un poisson qu’il pouvait relâcher après quelques discours.
Je pense que les carpes, tout autant que les truites, savaient participer à ce jeux des «on-dit », il les entendait lui conter leurs histoires et il en profitait pour jaboter à toutes ces muettes les ennuis de sa vie. Feu le Prince Noir, l’Edouard fils d’Edouard se complaisait aussi à s’en faire des amis et je crois qu’ils avaient établies de bonnes connivences que je découvrirai en prenant bien mon temps.
Gare à vous tout de même !
- Si vous tenez un peu, de temps en temps, à tremper un biscuit, si vous avez horreur de nettoyer la niche ou de vider, matins, le fétide et somptueux bac à litière d’un superbe matou, célibataire restez en ville, fuyez les cavalières ou soyez paysans, les chats n’aiment pas çà !
- Si vous avez à votre domicile une concierge tutélaire qui se croit investie par Hoover, alors vivez sous une tente, tout prés d’un ruisseau débordant qui pourra témoigner de ses aspirations ou emporter au loin la triste lavandière faisant croire à chacun que c’est un accident…
Mon rôle était de tenir les véhicules toujours prêts à l’emploi et Madame, notant au préalable son papier à musique, prévenait à l’avance quand elle voulait de moi. De ce fait j’étais très disponible pour veiller sur la personne du Comte qui allant trop à l’eau pouvait bien y risquer.
Ce matin là, Monsieur était plus contrit qu’à son habitude, il demeurait crispé sur le bois de bambou et il ne jouait pas comme à de tradition avec ses poissons. Les carpes et les truites s’inquiétaient comme moi de ce comportement en lui tournant autour comme pour l’inciter à reprendre un peu goût à tous leurs jeux d’enfants.
Leur insistance provocante inclina leur ami à livrer son pourquoi et il leur dit tout bas comme étant à confesse ce qui le tourmentait et empêchait sa joie.
- Jamais au grand jamais il ne faudra rien dire, à quiconque viendra pour vous le demander, quand bien même un de vous avouerait aux tortures je nierais tout en bloc en le traitant de fou.
Ce fut presque inaudible…
-Ce matin fut semblable à l’autre, lorsque le petit jour se dévoila peu à peu sous mes paupières usées. J’abandonnais, contraint ma vocation pour la léthargie. Pourquoi ouvrir mes yeux vulnérables aux fatigues sévères de toute une journée et abandonner là un sommeil parfait? Presque parfait, vu l’absence d’Hortense.
Madame s’était réveillée à l’aurore, elle fut levée bien avant moi! Encore le cauchemar d’un gros grain de poussière, me disais-je ! Mettez vos mules de laine pour cirer vos parquets…
- Hélas j’avais parlé rêvant dans mon sommeil livrant à mon épouse le prénom bien-aimé! Je ne sais quel aveu, jusqu’ou j’ai dégoisé et ce que j’ai pu dire sur cette relation que je gardais secrète mais elle a réagi sans aucune question, elle a fait table rase, congédiant ma maitresse qui n’aura plus d’amant ni même aucun baisers !
-Je ne sais même pas où je peux lui écrire et me trouve contraint d’attendre la venue de son grigou de père qui voudra quelques sous pour me donner nouvelles, même de temps en temps !
-Ha ! Que ne suis-je Prince Noir, il aurait vite agi pour lui régler son compte !
-Croyez vous qu’il aurait accepté cet affront sans trucider l’épouse ou la mettre à genou pour le restant à faire ?
-Ha ! Que ne puis-je la noyer, mais elle a peur de l’eau, même quand elle galope elle passe sur le pont !
-Où va-t-elle d’ailleurs après la traversée, il faudra que l’on me renseigne sur ses agissements dans sa rase campagne. Il faut me faire penser d’en parler à Louis, il me semble fiable, pour l’heure je crois en lui !
Son air triste m’indispose, il est si fatigué de ses heures d’insomnies. Comment pourra-t-il oublier ? Comment pourra-t-il lui pardonner un coq si brutal ?
Comment pourra-t-il souffrir qu’elle la fasse partir en silence total, de ne laisser plus d’elle qu’un discret souvenir, là d’une pièce à l’autre, c’est son parfum du jour ?
Le comte soliloque, confiant à mes cotés, il espère tout haut de voir changer sa vie ;
-Comtesse, vile traitresse, je te hais, pourquoi me faire attendre plus longtemps ton départ ? Plus de madame autour, mon rêve, l’embellie, fait-le à pas feutrés, pas de mot, pas de geste, tout juste un glissement, ne claque pas la porte, va donc chez les grecques, va donc te promener !
… (Je respecte les silences de Monsieur, comme ses confidences).
-Déménage, prend le large, prend la porte ou la poudre, celle de l’escampette, décampe, décanille, brule la politesse, fais donc ce qui te plait, prend tes cliques et tes claques et sans prendre congé, prend donc la sortie !
…
- Je suis bien épuisé de voir ton aigreur, tu m’as bien fracassé à vider l’autre lit, alors j’ai décidé de faire un vrai ménage, Je vide mes pensées et les poubelles aussi.
-Mes tes pieds dans ce sac, entre nous c’est fini…
Ex-abrupto, Monsieur retourne à sa rivière, il semble décidé à faire quelque action.
En veut-il à lui-même ?Cherche-t-il à noyer tout son chagrin dans l’eau ?
Je le suis de très prés, courant jusqu’à la rive pour n’être pas stupéfait et agir promptement si jamais il fallait.
La juridiction du château des Tastelles et celle de l'abbaye de Sainte-Croix avaient en outre de certains pouvoirs dans la paroisse, le droit de pêche sur la Nivelle et le passage à gué, tout leur appartenait.
La volonté Comtale exerçait aussi la basse justice sur la plupart de ses vassaux, et une amende était établie pour quiconque se battrait ou ferait des blessures : tant pour un coup de poing, tant pour un coup de pied, tant pour un coup de bâton. 'C'était un prix fait..."
Mais cela ne s’appliquait point aux comtes décideurs des dites réprimandes réservées aux plébéiens.
- Donnez-moi votre avis sur la question suivante, car j’ai beau cogiter le sens encore m’échappe, sans doute suis-je encore troublé par mon émoi de n’avoir plus Hortense au lit, auprès de moi.
-Calmez-vous et posez !répondirent les poissons
-Madame la Comtesse ne sera plus très noble si un jour je décide qu’elle sera répudiée, alors, de ce fait, pourrais-je la punir d’avoir contre mon gré chassé ma bien-aimée ?
- Sous la juridiction du château des Tastelles et celle de l'abbaye de Sainte-Croix vous aurez ce pouvoir d’exercer en Nivelle tout ce que vous voulez sur celle à fustiger.
-Vous voulez dire par la noyade ?
-Comment faisait le Prince pour laver et punir les affronts des femelles contre tous ses soldats. Nous avions un accord, un marché, un pacte entre nous, il ne nous péchait point en bouffaille, sauf à faire joujou, et en contrepartie on servait son courroux.
-mais comment donc ?
-Si l’un d’eux se plaignait de son autorité, le prince, tout de go, l’ordonnait lavandière. Il fallait à la dame qu’elle s’use un peu les doigts sur la planche à savon et qu’elle batte sa coulpe par un taquet de bois pour bien rincer les draps où elle avait dormi, puis quand tout un chacun avait mis en mémoire que c’était là sa charge à servir son mari, elle disparaissait emportée par les eaux, une énorme secousse , la montée d’une vague poussée par les poissons.
-Mais comment faisaient-ils ?
-Mais comment faisions-nous ? C’est ainsi qu’il faut dire car nous savons encore créer un tsunami pour déblayer nos rives des bulles de savon.
-Mais comment faire pour dire à la comtesse qu’elle sera lavandière, cela ne se peut point, elle a très peur de l’eau, c’est raté, je le crains !
-Enlevez donc le pont où cherchez, mon ami, un parfait stratagème pour qu’elle soit obligée de traverser ici.
-J’y pense ! J’y pense !
-Sachez, monsieur le Comte que l’eau aussi est votre amie, qu’elle nous est solidaire et que, à l’heure venue, elle sera avec nous pour gonfler ses poumons. Allez, courage !
Je surveillais de loin le discours du Comte mais je n’entendais point les détails au débat, je restais seulement attentif au destin de celui qui la veille m’avait tendu la main.
Fait-il une prière pour une dernière heure ? Je dois me décider, il me faut réagir et ne pas trop laisser au temps plus grand espace car je crois que monsieur le passe à s’abrutir.
Je plonge, je l’empoigne, je le hisse bien haut, je le pose en rive, qu’il ne touche plus l’eau. Voila une affaire bien menée et mon Comte comprend, dés l’instant, que je suis avec lui, à la vie à la mort et je lutte, vaillant, pour chasser la faucille qui voulait l’embarquer sous l’eau de la Nivelle.
Il rit, il s’esclaffe, énorme hilarité, les poissons sont de rime avec sa gaieté. Se gaussent-ils de moi ? Ais-je fais une bourde ? N’était-il pas au seuil de songer au trépas ? Ils se fendent la pipe, expliquez moi pourquoi !
-Ne vous avais-je dis qu’il est digne de moi ?
Et le voilà suant qui avait peur pour mon devenir.
Et plus fort
« Monsieur apprenez donc, quand on a ma fortune, que jamais on ne pense à vouloir la laisser aux mains d’une moitié ! »
Et les poissons de dire à haute voix
-Monsieur m’entendez-vous, êtes-vous de ceux qui écoutent car celui qui écoute deviendra dans l’instant celui qui bien entend !
-J’entends, j’entends, poursuivez plus avant, allez, allez que je m’habitue quelque peu à la hauteur de vos mots.
-Voulez-vous être, Monsieur, pour notre ami le Comte, le soutien qu’il attend pour faire une besogne ?
-Qu’il ordonne à ma vie, qu’elle poursuive ou s’arrête et elle obéira, je vous le garantie !
-Point n’est question de çà, du moins traitant de vous, il s’agit de Madame que l’on voudrait pour nous, très proche de la rive, nous voudrions lui plaire !
-Lui plaire ne se peut, sauf avec de l’argent et surtout pas qu’un peu car misère est pour elle le lot des indigents.
-A la gloire du Comte ou bien du Prince-Noir il faudrait une fête et un très beau concours dans lequel elle serait l’hôtesse et la Championne qui pour vaincre devra dérouler un parcours.
-Et si je comprends bien dans le tracé à faire il lui faudra sauter un beau passage à gué !
-Voyez comme il comprend et comme il est futé !
Saurez-vous lui faire croire que l’histoire vient d’elle ? Car rien ne doit filtrer pour planquer un innocent au moment opportun !
-J’userai de finesse, je vais la provoquer, lui dire tous les titres que j’aurai pu glaner sur moult événements dans tous les sports équestres, le dressage ou le saut ou même le complet. Elle voudra de ce fait redorer son blason en voulant me soumettre à sa suprématie. Monsieur est-il bien solidaire du projet ?
-Faites mon cher Louis, je vous en saurai gré !...
Me voilà donc cavalier de bonne heure, arpentant la prairie, le petit-carré-vert, flaqué du lad Etienne que Monsieur m’a confié, et je volte et re-volte et de déplacements de biais en pirouette, et l’épaule en dedans et l’arrêt au carré. Tout y passe.
Etienne se raidit, quelqu’un va nous surprendre, il panique, il accoure et se cache à la fois juste derrière Louxor, montrant du bout du doigt l’orée de la prairie.
C’est madame énervée qui arrive aux nouvelles.
-Que faites vous ici, sur Louxor, mon Louis, est-ce là votre rôle de jouer le dandy?
-Monsieur m’a demandé de dresser son arabe pour monsieur Luc-Edouard qui doit venir tantôt, alors j’ai voulu, très tôt, être à l’ouvrage pour pouvoir vous servir à conduire votre auto.
-Vous dressez donc, vous le garagiste, le bagagiste, vous dressez, vous sautez aussi je suppose, vous voulez m’abuser je suppose.
-Je dresse, absolument, je saute et je m’entends aussi bien dans les deux, voulez-vous me voir faire pour enfin convenir ?
-Un défi ! Je relève ! Mais cela se fera devant Monsieur le Comte pour qu’il sache ma rage de me voir comparée.
-Je relève aussi et vous en remercie, je pourrais ce faisant prendre plus d’importance aux yeux de monsieur.
-Fat ! Vil orgueilleux, vous ne me plaisez plus !
-Et à vos yeux aussi, dans un galop vainqueur je penserai à vous si vous le voulez bien du haut de ma victoire.
-Vous vous noierez tout seul par ces fanfaronnades et si vous voulez bien il nous faut un enjeu.
-Choisissez votre lot, je l’accepte et vous serez payée dés la fin du tournoi !
-Je choisi le renvoi, vous gagnez-vous restez, vous perdez-vous partez, sans solde ni bagage.
-A Dieu vat ! J’organise un duel, et pour vous satisfaire nous ferons un « complet » où vous aurez vos chances de combler un retard que vous pourrez avoir après qu’on ait dressé.
-Faites venir du monde pour qu’ils en soient témoins, et de votre caquet je ferais moins que rien.
-C’est vous qui vous noierez et vous n’y pourrez rien devant mon excellence à bien mener vos bêtes.
-Laissez donc se pourceau, mon Etienne, et tenez moi mes rennes !
Mon retour comble d’aise les poissons et Monsieur qui piaffaient d’impatience en jouant à la mouche.
Je relate, un peu fier, le parfait stratagème et le panneau béant où Madame est tombée. Je jubile un peu d’avoir rempli le rôle que mon Comte attendait pour lui porter soutien.
Depuis mon arrivée au domaine c’est bien la première fois que je trouve chez lui plus qu’un sourire poli sur un fond de langueur, un vrai ravissement, le rire d’un enfant ou, peut-être, est-ce là celui d’un conquérant quand il est sur le point de gagner la bataille.
A ce propos d’ailleurs, je viens de noter qu’il est en ressemblance flagrante avec un grand portrait du Prince-Noir, exposé, dominant dans l’escalier majeur du château.
De plus en plus, indice après indice, je m’estime en droit de pouvoir supposer que le Prince Edouard avait planté un fils au ventre de l’aïeule des Laroque-Freysnet. Que voulait dire Monsieur en parlant de fortune, serait-il l’héritier, le gardien du secret, des cachets très anciens qui coulés dans la cire enferment à jamais ce qui ne doit se dire.
Madame sera absente un peu plus ce jour là, elle sauta le midi en brusquant l’impatience de Monsieur qui m’invita à m’assoir à table pour ne pas être seul lors de son déjeuner. Je bâclais ce repas de peur d’être gêné par un grand déboulé que Madame aurait pu, mais point d’elle, nous avons attendu puis inquiet nous sommes l’un et l’autre partis à sa rencontre, l’un vers le pré-carré et l’autre au locataire.
Je choisi cette option, je voulais mon cœur net sur l’interrogation que je mettais posée, pouvions nous estimer une causalité dans l’origine parisienne et comprendre ainsi comment cela se fit qu’au bout d’une campagne il vienne s’installer et qu’en plus Madame défonce nos murailles pour mieux le mettre en place.
J’arrivais au moment où les adieux se font et je surpris Madame qui jetait alentour un regard circulaire montrant son inquiétude, puis dés son assurance quelque peu retrouvée elle embrassa un homme avec volupté. Qu’elle était belle ainsi dans la phase d’adieu clôturant un instant à mettre sous boisseau.
L’homme était assez grand, il portait beau et fier, ses cheveux, poivre et sel, lui couvraient tout le cou qu’il avait bien planté, sur des épaules larges, comme s’il était sportif ou quelque agent secret.
Je décidais de ne rein dire, ni ne faire, qui viendrait mettre à mal mon plan si bien ourdi et de faire mon enquête en plus approfondi sur l’impétrant voisin qui nous concurrençait. Il fallait que je sache de tout ce qu’il retourne en visitant un peu la maison du charmant.
Je rejoignais Monsieur, lui disant que Madame, pour être à la hauteur du défi relevé, avait longtemps trotté et sauté en dehors pour éprouver le fond des talents de Roxanne. Elle tenait tellement à briller devant lui, où avait-elle le vœu de me voir congédié dans l’instant de sa victoire, en remise des prix.
Nous sommes, après-midi, en route vers le bourg, Madame à l’intention d’y trouver des amis et de s’y faire belle, c’est un petit sursit mis dans nos relations. Madame veut savoir de la pluie et du temps, et si pour ce dimanche j’aurai pu préparer la fête et le courant où je suis engagé.
J’évente en ce discours qu’elle a choisi le jour et qu’elle n’attendra point d’être plus préparée pour me battre à coup sur, et qu’elle ne craint pas plus de perdre le défi. La ballade était-elle prétexte à tout fixer, le jour et le niveau qu’elle exige assez haut pour toutes les palissades ou les troncs à sauter dans un temps imparti que je trouve un peu court et qui exigera que l’on ait du galop.
-Votre arabe Louxor sera-t-il fin prêt pour tenir le galop tout au long du parcours, je le veux assez haut sur toutes les embuches et sur le contre-haut comme le contrebas. Le gué, si vous voulez, n’est pas obligatoire mais si votre fierté ne peut y prendre ombrage, j’espère que vous aurez, comme moi, le courage de vous jeter à l’eau en serrant bien Louxor avec votre entre-jambe. J’espère ne pas vous voir comme disait Voltaire, le nez dans le ruisseau.
Je gardais le silence sur la joute verbale et organisateur je notais son programme, il me plaisait vraiment qu’elle veuille y inclure le passage à gué que nous espérions tant. La victoire se rapproche pour le Prince et le Comte.
Arrivant sur la place, au coin du grand couvert où était le marché, je notais la présence d’une Peugeot de couleur grise, identique à celle que j’avais vue tantôt garé au fond du parc à la gentilhommière.
Madame avait-elle l’intention de remettre un couvert et son vœu de coiffure n’avait-il pas le goût des rendez-vous galants ? Si cela est j’aurai la latitude accordée par le temps de fouiller la demeure de son prince charmant. Je me poste, engoncé derrière mon volant sous un papier journal datant des jours derniers.
La verve de Madame lui en fait oublier dés qu’elle est à deux pas que je puisse exister dans l’environnement. Elle marche décidée vers « La croix du Mont », l’auberge réputée où l’on mange si bien que le fond de la cour loge un bâtiment qui permet aux voyageurs repu de faire un peu de sieste où de prendre un repos réparateur sur un vin généreux. Je gage que ce n’est pas le vin ni même la ripaille qui amène Madame à s’engouffrer ainsi dans la gargote.
Je patientais un peu avant que de m’y rendre à mon tour invoquant un café pour y jeter un œil en dedans et contrôler les ambitions des Tourtereaux, était-ce pour la table ou pour la paire de draps que nous avions rejoint l’intrigant de concert ?
La salle était vidée, pas un seul client à faire durer plus longtemps le service, et tout le personnel déjeunait à son tour en riant sans mesure. Riaient-ils d’avoir vu passer une comtesse pour combler un galant et pour des jambes en l’air ?
Ils l’imaginaient, exigeante comme à table sur un service parfait que l’amant devait rendre,
-Le doigt en boutonnière… manant… roturier… mon violeur…, vilain… rustre… grossier… voiturier… enjoleur…
Je tournais les talons pour me rendre au domaine, j’avais au moins la demi-heure, en estimant l’adultère succinct, pour visiter tous les mystères de ce brigand.
Me voilà à pied d’œuvre, la cage n’est pas trop difficile à ouvrir sans laisser une trace, par la porte fenêtre donnant sur la terrasse, elle n’était point fermée au loquet. Il vit dans la confiance du couvert de nos murs.
Je vous le donne en mille vous ne devinez point ce qui de prime abord attire mon attention, un pistolet chargé qui pend en bandoulière sous la patère d’entrée. Il est sévère le bougre serait-il un bandit ?
Je trouve un peu plus loin, jeté sur une chaise une veste de cuir ressemblant aux motards, celle-ci est marron et vieillie par le temps, son usure en fera bientôt une relique, elle est lourde à peser, elle a les poches pleines, des tas de munition qui servent au pistolet et dans la poche interne je découvre un étui qui contient les papiers et même un passeport. Il voyage le bougre serait-il diplomate ?
Je poursuis ma lecture, il s’appelle Marc Dutrouy, inspecteur de police ! Me voila bien ennuyé par cette découverte, l’amant de la victime serait un inspecteur !
Je repose à l’endroit toutes mes découvertes et je quitte en suant la maison de police. Il me faut prévenir au lieu de réparer, je ne voudrais jamais voir mon Comte en prison pour ma cause ou moi-même en cellule pour le fait du patron.
Monsieur le Comte, à l’habitude, baigne les pieds dans l’eau, il bavasse, il babille, mais il doit s’arrêter, il s’intrigue à me voir trempé de belle frousse, les poissons sont figés, attendant l’apostrophe ;
-Qu’avez-vous mon Louis, vous me semblez si pale, venez vous mettre à l’eau cela nous fait du bien !
-Non, monsieur, je ne peux, je dois vous avertir d’une bien grave chose que j’ai trouvé tantôt…
-Dites donc la chose, car là vous m’intriguez !
-J’accompagnais Madame pour aller sur le bourg soit disant pour la coiffe ou pour une confesse mais ce n’est point du tout ce qui j’ai espionné car madame fit, en place, une partie de fesse…
-Que dites-vous, êtes-vous sur ?
-J’avais déjà surpris à l’heur du déjeuner, juste après, Madame au fond du parc dans les bras du voisin et c’est vers celui-ci que j’ai du la mener à l’auberge du bourg, en face du marché.
-Voila qui nous conforte dans nos desseins et nos complots !
-Oui dans un prime abord mais il y a un hic à poursuivre nos machinations, le risque est important, bien plus que l’on ne pense !
-Quel est-il ce risque ? Expliquez plus avant !
-Laissant Madame à son affaire, je me précipitais pour en savoir bien plus sur le participant à la fugue amoureuse…J’ouvris par la fenêtre le châtelet du bas et fis en découverte ce qui n’arrange pas.
-Dites donc en direct, ne circulez donc pas !
-l’homme est un inspecteur nommé Marc Dutrouy, il vient de paris où il connut Madame et j’ai trouvé cela en fouillant son étui où il gardait courrier de ses nuits d’insomnie…
-Un inspecteur, voyez-vous çà !
-C’est ce qu’il nous fallait, se mêlent les poissons… Il sera le témoin de la triste noyade, vous devez le choisir pour être sur le gué le juge du parcours, faisant pour l’occasion appel à son concours en tant que charmant voisin invité à la fête !
-Vous croyez ! dit le Comte en même temps que moi…
-Pour sur, c’est toujours l’occasion qui doit faire le larron !
-Me voila rassuré, je me dois de partir pour ramener Madame après son escapade… A tout à l’heure Monsieur…A bientôt les poissons…
Le chemin du retour se passe en bonne humeur, Madame est détendue plus qu’il ne pourrait être, serait-il un hardi pour me l’avoir rendue ainsi, en ramollie.
- Pourriez-vous, Chère Madame, réclamer au voisin qu’il soit le juge au Gué et sauf votre respect, pour une invitation, nous nous épargnerions les frais d’un roturier…
-Cela m’est très facile, j’enverrai un courrier, ou je lui porterai un billet rédigé et signé par Monsieur le conviant, comme voisin, à venir nous rejoindre pour être de la fête. Comptez sur moi mon Louis, Tiens ce soir vous me plaisez d’autant !
mardi 6 février 2007
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